El buque "Esmeralda", símbolo de la impunidad criminal en Chile

 The "Esmeralda" ship, a symbol of criminal impunity in Chile

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L’ESMERALDA, un navire en eau trouble…

François BAUER
AMNESTY INTERNATIONAL, section TAHITI
 

1/8/2004



Du fait de la détention d’Augusto PINOCHET, puis de sa libération pour raison de santé, le CHILI suscite un vif intérêt médiatique au niveau international. Or, voici qu’arrive dans notre port la célèbre ‘Dame blanche’, l’Esméralda, fierté de la Marine chilienne. Beaucoup de tahitiens admirent ce majestueux navire école, mais très peu connaissent son passé, un passé, qui n’a malheureusement rien de bien glorieux. A l’occasion de sa venue, la section tahitienne d’AMNESTY INTERNATIONAL souhaite dénoncer une situation des plus choquantes.

Sous le gouvernement PINOCHET, la junte militaire au pouvoir avait reconverti ce bateau en Centre de Détention. On y pratiquait LA TORTURE, en violation totale avec les droits humains les plus élémentaires. Un si beau navire l’Esméralda, un quatre mats splendide transformé en chambre de torture, une terrible prison flottante ; un symbole de la peur et de la mort pour des milliers d’hommes et de femmes au CHILI, mais aussi l’horrible instrument d’une Marine sûr de son « bon droit ».

Avec le retour d’un gouvernement démocratique, plusieurs commissions d’enquête furent créées. Elle confirmèrent qu’à bord de l’Esméralda, il existait bien une ‘unité d’interrogation des détenus’. Non seulement, les interrogatoires incluaient des mauvais traitements, mais aussi des tortures. Pour contrer le commandant en chef de la Marine, qui niait en 1999 sur la chaîne de télévision nationale que ce navire avait servi de centre de tortures, Antonio LEAL, ancien prisonnier et Député, raconte : « Ces tortures comprenaient l’utilisation d’électrochocs, de décharges électriques appliquées sur les testicules. Elles consistaient à suspendre par les pieds le prisonnier puis à l’immerger dans un seau rempli d’excréments mélangés à de l’eau. »
Un grand nombre des 200 disparus emprisonnés sur ce navire a péri noyé, jeté à la mer. Parmi les victimes de la ‘Dame blanche’, intéressons-nous à deux cas des plus emblématiques, celui du prêtre catholique Michael WOODWARD et de l’avocat Luis Vega CONTRERAS, un survivant.
Michael avait la double nationalité, chilienne et britannique. Il fut arrêté par une patrouille navale à Valparaiso le 16 septembre 1973. Six jours plus tard, il décédait brusquement à l’hôpital des suites des tortures que lui avaient infligées des membres de la sécurité. Le certificat de décès émis par l’hôpital naval indique qu’il est mort dans la rue, des suites d’un arrêt cardiaque…
Quant à Luis Vega, il s’en est sorti par miracle. Voici son témoignage : « Le soir du 11 septembre 1973, des gradés de la police arrivent chez moi, accompagnés de quelques policiers et d’un grand nombre de soldats, tous armés de mitraillettes. […] Ils fouillent ma maison puis me font monter dans une camionnette. Avec d’autres personnes, ils me livrent au commandant de l’Esméralda. […] Un midship, sans dire un mot, me donne un coup de crosse de fusil dans la nuque. Sous les coups de poings et les coups de pieds, on nous mène au quartier des midships. On nous bouscule et on nous jette à terre. Certains marins portent des capuches noires. Ils placent le canon de leurs armes derrière ma tête et posent un pied sur mon dos. Ils arrachent mes vêtements et s’emparent de mes objets de valeurs. Puis, ils m’attachent les mains et me soumettent, complètement nu, à un jet d’eau de mer très puissant. A l’aide de lances et de bâtons à pointe d’acier, ils nous donnent des coups pour nous obliger à rester sous l’eau froide. […] Durant 3 jours, ils nous empêchent de dormir. La première nuit, j’étais avec 7 hommes et six femmes, tous nus. […]
Le traitement que ces marins réservent aux femmes est intolérable. Ils leur pincent les seins, les fesses et les cuisses. Nous entendons les femmes crier et les jeunes filles protester. Ils déshabillent tout le monde pour les mettre sous le jet d’eau de mer. […] L’un des marins se fait appeler « l’oiseau de la torture. » Il frappe sans cesse les portes de métal pour nous empêcher de dormir. C’est de toute façon impossible à cause des cris que nous entendons en provenance de la salle des tortures où les électrochocs sont infligés ainsi que le ‘téléphone’, forme de torture qui consiste à claquer simultanément les deux oreilles, produisant une douleur intolérable et des lésions aux tympans. Le 13 septembre au soir, on me conduit au quartier des officiers sur le pont. Les marins qui montent la garde me disent que je vais être exécuté. Ils me placent devant un mur. L’un d’eux me demande de fermer les yeux. Ils restent tous silencieux un moment, puis le même homme crie « FEU !» Et rien ne se produit. […] C’est à l’aube du 20 septembre 1973 que l’on me conduit sur l’île de Dawson… »

En février 2001, le ministre de l’intérieur José Miguel INSULZA, déclarait qu’une prolifération de plaintes pour violation des droits humains serait néfaste à la paix sociale. Les enquêtes devaient donc se limiter aux cas de disparus et aux victimes d’exécutions sommaires. Officiellement, on recense 3197 cas de disparitions, d’exécutions extrajudiciaires et de décès causés par la torture sous le régime de la junte militaire. Ce chiffre n’inclut pas les victimes qui ont survécu à leur martyre. Pour comble, le gouvernement chilien et les hauts responsables de la marine continuent, à ce jour, de nier que des installations ayant appartenu à la marine aient servi de centre de tortures sur l’Esméralda. Quant à la France, le pays des droits de l’Homme, il semble que les représentants de l’Etat ignorent l’Histoire d’un peuple avec qui nous partageons des intérêts communs.

Face à une telle situation, AMNESTY INTERNATIONAL demande que soient traduits en justice les auteurs de ces actes et que les victimes ou leurs familles soient dédommagées. Visiteurs de l’Esméralda, lorsque vous serez à son bord, admirez ce quatre mats légendaires, mais demandez aussi où se trouvait la chambre des tortures…

 

Pagina puesta al dia / Updated 15 March 2006     -       Webmaster