
Le navire « Esmeralda » poursuivi par son passé : Justice
pour les victimes de tortures à son bord
Le voilier « Esmeralda », navire-école de la marine chilienne, fera escale à
Rouen du 9 au 13 juin 2003. Ce bateau est le symbole du sort cruel qui fut celui
des prisonniers politiques chiliens, au cours de l’histoire récente de ce pays,
notamment le recours systématique à la torture par les représentants du
gouvernement. La marine chilienne n’a jamais reconnu ces faits toujours impunis.
Qu'est-ce que «La Esmeralda» ?
«La Esmeralda» est un quatre-mâts qui effectue des voyages annuels
d’instruction navale autour du monde, tout en exerçant les fonctions officielles
d’« ambassadeur itinérant » du Chili. Cette année, il a levé l’ancre de
Valparaiso le 6 avril 2003 pour sa 48e traversée qui s’achèvera le 12 octobre
2003. S’il n’est pas prouvé que le navire ait servi de centre de tortures après
1973, il reste cependant le symbole du sort cruel encouru par les prisonniers
politiques de l'histoire récente du Chili, et de l'usage de la torture par les
représentants du gouvernement. La non reconnaissance de son passé inacceptable
porte atteinte au respect des droits humains et du droit international.
Quel usage a été fait de «La Esmeralda» ?
De graves violations des droits humains ont été commises au Chili sous le
gouvernement militaire qui a suivi le coup d'état du général Augusto Pinochet
contre le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende. En 1973, durant
une période de tortures systématiques et généralisées, la marine chilienne a
apporté une contribution spéciale à la nouvelle junte militaire en permettant
que «La Esmeralda» soit utilisée comme prison et salle de tortures. Le rapport
Rettig mentionne qu’une unité spécialisée de la marine s'était installée à son
bord pour interroger les prisonniers qui se trouvaient sur le navire ainsi que
ceux qui y étaient conduits en provenance d'autres centres de détention de la
marine. Ces séances d'interrogatoire comprenaient généralement tortures et
mauvais traitements.
Qu'est-il arrivé aux personnes torturées à bord de «La Esmeralda»?
Selon les témoignages des victimes, les personnes torturées étaient
attachées au mât et soumises à des chocs électriques. Elles étaient déshabillées
et battues.
"J'ai été conduit sur le navire d'entraînement ‘Esmeralda’ et là, sans qu'on
m'ait posé aucune question, on m'a attaché les mains derrière le dos et j'ai été
frappé brutalement par trois autres hommes dont je n'ai jamais su les noms. On
nous a battus sur tout le corps mais principalement sur le torse et les pieds.
Cette fois-là, ils m'ont frappé à coups de pied, de poing, de fusil, de bâton,
etc. Ce traitement s'est répété quatre fois pendant la nuit où nous sommes
restés là. J'ai calculé que chaque séance durait de 15 à 20 minutes. " (une
victime de la torture)
" On m'a déshabillé et attaché les mains dans le dos avec des menottes . Il y
avait là un poteau et ils m'y ont attaché. Ils m'ont appliqué des chocs
électriques sur la peau, les testicules, le torse et le dos, et les hommes qui
m'interrogeaient m'ont frappé 50 fois à cet endroit avec leurs poings."
" Je n'ai pas pu dormir pendant six jours parce qu'ils me réveillaient toutes
les six minutes, nuit et jour. Nous entendions torturer les autres tout près de
nous ." (Sergio Vuskovic Rojo, ancien maire de Valparaiso)
Selon un avocat chilien détenu à bord, des militaires déshabillaient et
battaient sauvagement les prisonniers et les visaient avec des lances à eau à
haute pression qui produisaient " des douleurs insupportables dans la tête, les
oreilles, les yeux et les poumons ".
Une des victimes les plus connues de la torture sur «La Esmeralda» est le Père
Michael Woodward, prêtre catholique de nationalité chilienne et britannique.
Selon le rapport Rettig, Michael Woodward, arrêté par une patrouille de la
marine à Valparaiso le 16 septembre 1973, est décédé le 22 septembre à l'hôpital
naval de Valparaiso des suites des tortures subies à bord. Des informations
rassemblées par sa famille ont établi qu'après son arrestation il avait été
conduit sur le navire où il avait été interrogé et torturé. Un médecin de la
marine avait été envoyé à bord pour assister un " prêtre mourant. " Des années
plus tard, sa soeur s’est rendue au cimetière de Playa Ancha et a lu dans un
registre qu’il avait été enterré dans une fosse commune.
Quelles sont les preuves des allégations de tortures à bord du bateau?
Un rapport de la Commission nationale chilienne « Vérité et Réconciliation »
(Comision Nacional de Verdad y Reconciliacion) en date de mars 1991, connu sous
le nom de Rapport Rettig, dresse la liste des navires chiliens utilisés comme
centres de détention et de tortures à l'époque du coup d'état du général
Pinochet. « La Esmeralda» y figure avec le « Lebu » et le « Maipo ». Un rapport
de la Commission interaméricaine des droits de l'homme (Organisation des Etats
Américains, 22 juillet - 2 août 1974 ) établit l'usage de tortures physiques et
psychologiques sur le navire et recommande de mener sans retard une enquête
complète, détaillée et impartiale sur ces faits. Le 5 janvier 2001 les Forces
Armées ont publié des informations sur 200 cas de victimes de violations des
droits humains. Ces informations ont été remises au Président de la République
Ricardo Lagos. Cette liste contient 180 noms de victimes arrêtées entre 1973 et
1976 et 20 victimes non identifiées. Selon cette liste la majorité des victimes
ont été jetées à la mer, dans les rivières et les lacs du Chili.
Pourquoi Amnesty International se préoccupe-t-elle toujours de faits survenus
il y a 30 ans ?
Aujourd'hui, alors que le Chili prend des mesures pour sanctionner les
violations des droits humains qui se sont produites au cours de cette période
(Amnesty International a suivi avec intérêt les récents développements tels que
la nomination par la Cour suprême de juges chargés de s’occuper exclusivement
d’un certain nombre de cas de « disparitions »), les autorités continuent à nier
les allégations de torture et les décès à bord de « La Esmeralda». Personne n'a
jamais été poursuivi pour ces crimes et les victimes ne sont toujours pas
reconnues. Amnesty International reste préoccupée par l’impunité persistante
dont jouissent les auteurs de ces graves violations des droits humains.
En savoir plus sur l'impunité
En février 2001, le Ministre de l'Intérieur, M. José Miguel Insulza, a
déclaré que la prolifération de plaintes concernant les droits humains porterait
préjudice à la paix sociale du pays, et que les enquêtes devraient par
conséquent se limiter aux cas des « disparus » et aux victimes d' exécutions
extrajudiciaires. AI a répondu en exprimant sa préoccupation sur le fait que le
droit à la justice des survivants chiliens de la torture risquait d'être oublié.
L'argument de l'unité nationale ne peut servir à justifier une position qui
encourage l'impunité et qui entre en conflit tant avec la législation chilienne
qu'avec les obligations internationales du Chili qui est un Etat partie à la
Convention contre la torture et les autres traitements ou châtiments cruels,
inhumains et dégradants, et au Pacte international relatif aux droits civils et
politiques, et qui, en conséquence, est juridiquement tenu de mener sans retard
des enquêtes impartiales.
Que demande Amnesty International ?
Amnesty International fait appel à la coopération de la marine chilienne et
à son actuel commandant en chef, l’Amiral Miguel Angel Vergara Villalobos pour
aider à faire la lumière sur les évènements qui se sont produits sur « »La
Esmeralda» » et à traduire en justice les responsables.
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